Sur une chanson de Jean Ferrat
Nouvelles d’Arménie magazine
Janvier 2005
Extrait de l’interview de Meir Weintrater
Rédacteur en chef de la revue l’Arche
… « Je vais vous donner un exemple qui m’a frappé. La chanson « Nuit et brouillard », décrit les victimes des gens qui sont dans des « wagons plombés » et dit :
« Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel,
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou
D’autres ne priaient pas mais qu’importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ».
Les deux derniers vers évoquent les résistants, essentiellement les résistants communistes, puisque c’était la mouvance à laquelle appartenait Jean Ferrat. Dans les deux premiers vers, Natacha fait référence à l’Union Soviétique, Jean-Pierre, on comprend aussi. Le seul moment où l’identité juive apparaît est dans Samuel et Jéhovah. Quant à Vishnou, on suppose que c’était pour faire la rime. Aujourd’hui, un tel texte serait attaqué pour négationnisme implicite. Pourtant, je me souviens que j’étais à l’époque très content de cette chanson et ma génération l’a accueillie avec soulagement. On avait le sentiment que l’on reconnaissait quelque chose implicitement même si cela restait très marginal.
NAM : Que faut-il en déduire ?
M.W : Que Jean Ferrat lui-même, en tant que Français communisant, et bien que de père juif avait intériorisé la minoration de la persécution des Juifs, alors même que son propre père est mort en camp d’extermination….
Réponse de Jean Ferrat :
Monsieur,
Je viens de prendre connaissance de votre interview publiée par « Nouvelles d'Arménie
Magazine» de janvier 2005 et ne saurais rester sans réagir à vos déclarations me
concernant et concernant aussi ma chanson: «Nuit et brouillard », car c'est la première
fois depuis 42 ans qu'elle suscite une réaction de cette nature. C'est la première fois
qu'on me reproche, en définitive, de n'avoir pas parlé uniquement de l'extermination
des juifs.
Vous osez le faire. J'ai envie de dire : « Tant pis pour vous », mais je vous rappelle que justement,
«Nuit et brouillard» est dédié à toutes les victimes des camps d'extermination
nazis quelles que soient leurs religions et leurs origines, à tous ceux qui croyaient au ciel
ou n'y croyaient pas et bien sûr, à tous ceux qui résistèrent à la barbarie et en payèrent
le prix.
Que vous puissiez justement, faire un compte dérisoire en regrettant que : «Le seul
moment ou l'identité juive apparaît est dans Samuel et Jéhovah» me paraît
particulièrement indigne. Je ne puis également accepter vos interprétations
tendancieuses qui concernent les résistants que je célèbre et qui seraient, d'après vous, :
« essentiellement communistes ». Je passe sur l'évocation de « Vishnou » que je n'aurais
utilisé que pour la rime alors qu'il symbolisait pour moi toutes les autres croyances
possibles.
Si j'avais aujourd'hui à regretter quelque chose, c'est de n'avoir pas cité les autres
victimes innocentes des nazis, les handicapés, les homosexuels et les Tsiganes.
Mais il est temps, à présent, d'en venir à votre affirmation finale: «Aujourd'hui, un tel
texte (vous parlez, bien entendu, de « Nuit et brouillard ») serait attaqué pour négationnisme
implicite ».
Je me demande par quelle dérive de la pensée on peut en arriver là, et si vos propos ne
relèvent pas simplement de la psychiatrie.
Jean Ferrat
Le texte de "Nuit et brouillard"
Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été
La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux
Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues
Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers
On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare
Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent